Boukoff joue Chopin

Clarendon Le Figaro - Dimanche 4 février 1973

Dire de Yury Boukoff qu’il est un très grand artiste, c’est rendre compte d’une évidence physique et du caractère de son talent. Le récital Chopin qu’il vient de donner, salle pleyel, achèverait, si ce n’était déjà chose faite, de le classer parmi les maîtres européens du clavier.

Sobriété, ampleur de la conception, technique sans défaillance, sensibilité profonde sans la moindre trace de mièvrerie – telles sont, à mon sens, ses qualités maîtresses. Et si l’on peut parler de style – soit d’une exacte appropriation du jeu aux intentions de l’auteur – c’est bien à propos de Boukoff. D’abord sans aucune gratuité, il fait sien le propos de Chopin : « Pas de musique sans arrière-pensée. » Ensuite, consciemment, il épouse une grande vérité formulée par le philosophe Alain, à savoir que la musique va bien au-delà de l’expression des sentiments – opinion niée farouchement par les tenants de la jeune musique, parce que de leurs productions ne se dégage, en effet, aucun sentiment, pas la plus fugitive émotion : la musique digne de ce nom « fait les sentiments. C’est ainsi, poursuit Alain, que Beethoven fut, indiscutablement, le plus grand penseur de son temps ». De même, s’il est certain que Boukoff se préoccupe fort peu du fameux « jeu de l’auteur » – en quoi il est sage, car Chopin, de complexion fragile, jouait son œuvre avec une technique parfaite et de faibles moyens, compensé par l’envergure imaginative – il reste fidèle, avec ses grands moyens à lui, à ladite envergure. D’où une Fantaisie en Fa mineur magnifiquement dessinée, une sonate en Si mineur dont l’allegro – où Vincent d’Indy voyait chez Chopin « l’amorce de dons sérieux pour les grandes formes musicales – est traité à la fresque, tandis que le ruban du scherzo, très « ouvrage de dames » se déroule avec une promptitude ravissante sous les doigts ailés d’un géant, qui traduira tout aussi bien le pathétique du largo que la montée à l’assaut du finale. Quel beau travail, riche de pensée, comme d’émotion vécue !

Clarendon
Le Figaro – Dimanche 4 février 1973

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